Murder Mystery Party

En 1920, les États-Unis ont lancé la plus grande « expérience sociale et économique » de leur histoire : interdire la fabrication, le transport et la vente d’alcool dans tout le pays. Mais la Prohibition a-t-elle réellement atteint ses objectifs ? Elle a certes inspiré de formidables intrigues de jeux d’enquête, de livres, de films et de séries télévisées, mais ce n’était évidemment pas sa vocation première. Dans cet article, nous revenons sur la Prohibition, l’apparition des speakeasies, les gangsters qui ont tiré profit du commerce clandestin et les conséquences qui rendent encore cette époque si fascinante, plus d’un siècle plus tard.

Qu’était la Prohibition des années 1920 ?

La Prohibition trouve ses origines dans un mouvement religieux qui remonte aux années 1840, lorsque l’État américain du Maine adopta ses premières lois. Un parti prohibitionniste fut fondé dans les années 1860 et le mouvement continua de prendre de l’ampleur. Dans les années 1880, plusieurs groupes militaient pour l’interdiction de l’alcool. L’influence de la religion sur les affaires de l’État et les décisions politiques n’est pas récente : les hommes d’Église qui détenaient un pouvoir politique comptèrent parmi les plus ardents défenseurs de la Prohibition. « Le dix-huitième amendement fut adopté en 1919 avec une majorité qualifiée de 68 % à la Chambre des représentants et 76 % des voix au Sénat, puis ratifié par 46 États sur 48. » (Wikipedia) L’interdiction dura 13 ans avant d’être levée. De nombreux détracteurs accusaient cette politique d’aggraver la criminalité, de nuire à l’économie locale et d’imposer les valeurs religieuses de l’Amérique rurale aux villes.

Ces réformateurs religieux et sociaux considéraient l’alcool comme la principale cause de la pauvreté, des accidents industriels, du crime organisé et de la corruption politique. Fondée en 1893, l’Anti-Saloon League (ASL) devint une force puissante dans tout le pays. En 1916, 26 États avaient adopté des lois prohibitionnistes. La guerre renforça encore ses arguments : les États-Unis devaient préserver leurs réserves de céréales et de nombreuses brasseries appartenaient à des entreprises allemandes. Les réformateurs purent ainsi défendre plus facilement leur cause. Les entreprises allemandes ne furent toutefois pas les seules à souffrir pendant cette période.

Sous la pression de ces militants religieux, le gouvernement limita la production de toutes les boissons alcoolisées. En 1919, le 18e amendement fut ajouté à la Constitution américaine, interdisant la fabrication, le transport et la vente d’alcool. Il entra en vigueur en janvier 1920.  

La contrebande d’alcool

Bootlegging

Malgré les nombreux responsables politiques favorables au 18e amendement, une grande partie de la population américaine rejeta vivement cette décision et accepta volontiers de fabriquer, d’acheter et de consommer de l’alcool dans l’illégalité. Les speakeasies et toute une industrie de la contrebande virent alors le jour. Les débuts semblèrent prometteurs, avec une baisse des arrestations pour ivresse et un recul de 30 % de la consommation d’alcool. Mais les personnes qui souhaitaient boire trouvèrent rapidement des moyens de le faire, et la Prohibition devint synonyme de débits de boissons clandestins, de gangsters et de meurtres. 

Aux États-Unis, la contrebande d’alcool désignait le « commerce illégal de boissons alcoolisées en violation des restrictions légales sur leur fabrication, leur vente ou leur transport ». Le secteur prospéra. D’importantes quantités d’alcool entraient aux États-Unis par les frontières canadienne et mexicaine, ainsi que depuis Cuba, les Bahamas et les îles françaises de Saint-Pierre-et-Miquelon. Les organisations de contrebandiers mouillaient souvent au large d’Atlantic City, dans le New Jersey, à cinq kilomètres environ des eaux sous juridiction américaine. Les marchandises étaient alors chargées sur de puissants hors-bord capables de franchir rapidement la limite et d’échapper aux garde-côtes américains.

Lorsque cette méthode devint plus coûteuse et risquée, le gouvernement américain s’étant doté de ses propres navires rapides, les contrebandiers durent en imaginer d’autres. Le « whisky médicinal », parfaitement légal et disponible en pharmacie avec de fausses ordonnances, fit son apparition.

De nombreux secteurs, comme le nettoyage ou le bâtiment, utilisaient encore de l’alcool. Pour rester autorisé, celui-ci était dénaturé avec différents produits chimiques afin de le rendre impropre à la consommation. Les contrebandiers en volaient souvent des centaines de litres, le nettoyaient pour éliminer les substances chimiques, le diluaient, puis l’aromatisaient afin qu’il retrouve un goût d’alcool. Ils pouvaient ensuite le vendre à des particuliers ou à des speakeasies. Pour en savoir plus sur la contrebande d’alcool, cliquez ici.

À mesure que les forces de l’ordre fermaient les pubs et les clubs dans tout le pays, les speakeasies prenaient leur place. Un speakeasy était un débit de boissons clandestin, souvent dirigé par des organisations criminelles de premier plan, autrement dit des gangsters, qui cherchaient à contrôler ce marché lucratif. En 1925, New York comptait à elle seule plus de dix mille speakeasies. Beaucoup occupaient des sous-sols miteux d’immeubles populaires dans des quartiers peu fréquentables, mais certains étaient d’élégants restaurants ou clubs dotés de bars bien approvisionnés, de scènes et de pistes de danse.

 

Qu’est-ce qu’un speakeasy et d’où vient ce nom ?

Speakeasy

Selon BinWise, le terme apparaît pour la première fois dans un article de journal du 21 mars 1889. « Speak easy » y désignait un saloon qui « vendait sans licence » à McKeesport, dans l’ouest de la Pennsylvanie. Pendant la Prohibition, il devint le nom courant des débits de boissons clandestins. Ces établissements pouvaient être très rentables : une personne ou une organisation pouvait ouvrir un speakeasy sans avoir à obtenir de licence pour vendre de l’alcool.

Les conséquences sur la culture américaine

American culture

La Prohibition a profondément marqué la culture américaine. Le jazz, en particulier, connut un véritable essor. Les boîtes de nuit se multiplièrent et des artistes populaires de l’époque, comme Louis Armstrong, s’y produisaient régulièrement. Ces lieux rassemblaient des personnes de différentes origines qui venaient boire et écouter du jazz, même si le racisme restait une réalité. Les femmes y gagnèrent également davantage de liberté : dans ces clubs clandestins, elles pouvaient fréquenter les hommes et boire à leurs côtés, alors qu’elles consommaient auparavant rarement de l’alcool et n’étaient souvent pas admises dans les saloons.

En poussant le commerce de l’alcool dans la clandestinité et en favorisant l’ouverture des speakeasies, la Prohibition créa de nouveaux espaces pour les femmes. La garçonne apparut, avec ses jupes courtes, ses cheveux au carré et sa volonté d’exercer son droit de vote, de s’exprimer et d’agir librement. Plusieurs femmes possédaient même leur propre entreprise. Les rôles de genre commencèrent à évoluer, sans faire pour autant disparaître les inégalités.

Louis Armstrong Playing Trumpet

Malgré ces avancées sociales, la corruption restait omniprésente. Les propriétaires de clubs soudoyaient souvent policiers et représentants de l’État pour éviter les descentes. Des coups secrets et des mots de passe protégeaient l’emplacement de ces établissements, tandis que des dispositifs ingénieux permettaient de détruire les preuves en cas de perquisition. Au 21 Club, l’un des célèbres speakeasies de New York, il suffisait d’appuyer sur un bouton pour faire tomber toutes les bouteilles dans une fosse remplie de pierres et briser ainsi les preuves. Le revers de cette nouvelle économie clandestine fut l’essor du crime organisé. Des gangsters comme Al Capone, Charles Luciano et Guiseppe gagnèrent des millions pendant cette période. Les syndicats du crime utilisaient les speakeasies pour s’enrichir. Ils cherchaient à contrôler le commerce illégal d’alcool, ouvraient des chaînes dans tout le pays et se disputaient les territoires, provoquant une multiplication des guerres de gangs.

 

Le crime organisé et l’ascension des gangsters

1920 Murder Mystery

Le crime organisé n’était pas nouveau : il existait depuis des années. Avant la Prohibition, les parrains agissaient discrètement, aux marges des villes, et attiraient peu l’attention. La Prohibition permit aux gangsters de gagner des sommes considérables et leur donna les moyens de bâtir de véritables empires grâce aux speakeasies et à la contrebande. « Al Capone, chef de l’Outfit de Chicago, gagnait environ 60 millions de dollars par an en fournissant de la bière et des spiritueux illégaux aux milliers de speakeasies qu’il contrôlait à la fin des années 1920. » (The Mob Museum)

À Chicago, les gangs s’affrontaient souvent pour le contrôle du territoire, et plusieurs massacres opposèrent les différentes bandes qui cherchaient à éliminer la concurrence. Le massacre de la Saint-Valentin, à Chicago en 1929, bouleversa le pays : sept hommes liés au gangster irlandais George Moran, ennemi de longue date de Capone, furent abattus par plusieurs individus déguisés en policiers. Le crime ne fut jamais élucidé, mais Capone fut soupçonné d’y avoir participé. Les événements de ce type devinrent plus fréquents.

Au début de la Prohibition, le crime était beaucoup moins structuré. Les gangs savaient manier les armes, intimider et protéger les brasseries clandestines de leurs rivaux, assurer la sécurité ou corrompre les fonctionnaires trop curieux, mais ils connaissaient mal la gestion d’une grande organisation. À mesure qu’ils gagnaient en pouvoir, ils étendirent leurs activités à la drogue, aux jeux d’argent, à la prostitution et aux prêts usuraires, en plus de la contrebande d’alcool. Ils durent s’organiser.

Alors qu’à Chicago les gangs se disputaient souvent le pouvoir, New York vit l’essor de la Mafia américaine. Ce syndicat du crime permit de coordonner les activités des contrebandiers italiens et d’autres gangsters de la ville. Les bandes coopéraient pour fluidifier leurs opérations et maximiser leurs bénéfices. Elles engageaient des avocats pour gérer leurs affaires et les aider à blanchir leur argent, tandis que les profits criminels de la Prohibition étaient investis dans de nouveaux casinos et hôtels.

Blanchiment d’argent : opération qui consiste à transformer l’argent « sale », issu d’activités illégales comme la drogue, la traite ou le commerce d’alcool, en fonds « propres » et légaux. Une méthode consistait à acheter des maisons ou des entreprises très au-dessus de leur valeur de marché avec l’argent sale, puis à les revendre beaucoup moins cher. L’argent tiré de la vente paraissait alors propre et légal.

 

Gun in the hand

Beaucoup de gangsters dirigeaient plusieurs chaînes ou opérations. Ils possédaient différents bars clandestins et d’autres entreprises, puis prenaient le contrôle, souvent par des moyens sanglants et violents, de toute une filière locale de contrebande : distilleries et brasseries secrètes, sociétés de stockage et de transport, speakeasies, restaurants, boîtes de nuit et commerces. Ils durent devenir des hommes d’affaires et apprendre à coopérer entre Italiens, Irlandais, Juifs et Polonais. Les rivalités n’en disparurent pas pour autant : plus de 1 000 personnes furent tuées à New York lors d’affrontements entre bandes. La Prohibition marqua un tournant dans l’histoire des « familles » du crime organisé, dont certaines existent encore aujourd’hui.

La fin de la Prohibition

La violence liée au commerce clandestin, aux guerres de gangs, à la contrebande et aux speakeasies ne cessait d’augmenter. L’économie souffrait elle aussi : des restaurants et des théâtres durent fermer faute de recettes suffisantes sans alcool, tandis que la disparition des brasseries, distilleries et saloons détruisit des milliers d’emplois et fit bondir le chômage. Le budget de l’État fut lourdement touché. Avant la Prohibition, les taxes sur les ventes d’alcool rapportaient des millions. Au total, le gouvernement américain perdit plus de 11 milliards de dollars de recettes fiscales et dépensa plus de 300 millions pour faire appliquer l’interdiction.

En 1929, le krach de Wall Street fit plonger la Bourse et aggrava les difficultés du pays, entraînant un recul du soutien à la Prohibition. La politique produisait l’effet inverse de celui recherché. Les entreprises souffraient, plus de 1 000 Américains mouraient chaque année après avoir consommé de l’alcool frelaté, la criminalité progressait et la population continuait de boire dans des conditions bien plus dangereuses. En 1933, sous la pression de l’opinion publique et de la crise économique, le 21e amendement fut adopté. Il abrogea le 18e amendement et mit fin à la Prohibition. Les conséquences sociales et économiques de ces 13 années marquèrent durablement les États-Unis et le reste du monde.

 

murder mystery games but with its distinctive fashion style

Les années 1920, ou années folles, comptent encore parmi les périodes les plus populaires de l’histoire. Tant d’événements se sont produits en si peu de temps que cette décennie est devenue un thème de prédilection pour les livres, les séries, les films, le théâtre et les jeux de murder party. Sa mode et sa musique si caractéristiques inspirent également des bars, des restaurants et toutes sortes d’expériences immersives, qui attirent parfois des visiteurs venus de très loin.

1920’s event

 

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